"Un cinéaste britannique, Paul Greengrass, revisite l'histoire. A la clé, une objectivité rare saluée comme telle lors de la sortie outre-Manche. Le film, depuis, a été récompensé par l'Ours d'or de Berlin (...). Le réalisateur pointe les responsabilités mais s'efforce surtout de montrer comment, d'un côté comme de l'autre, la pression collective a fini par balayer toute réflexion individuelle.
Il s'attarde sur ce qui n'entre pas dans les rapports d'enquête, les sensations brutes, les connivences sans mot ou les détestations viscérales. Si cette reconstitution porte, c'est qu'elle recèle, au-delà des faits, "la vérité émotionnelle", dit-il. Avec un modèle reconnu, La Bataille d'Alger, de Gillo Pontecorvo, en 1965, Paul Greengrass fait revivre cette journée en séquences courtes, dans un montage sec, et crée ainsi un suspense qui, au passage, se joue des stéréotypes. Eclairants instantanés sur ces paras, parmi les durs de durs, qui sont aussi soucieux de défendre une réputation que de ramener l'ordre…
Quand arrive le moment où tout bascule, où personne ne comprend plus vraiment ce qui arrive, le film devient pure expérience physique. En quelques minutes de chaos, la caméra s'affole à capter la panique, le désespoir, l'angoisse asphyxiante. Mais à ce morceau de bravoure stylistique façon vrai-faux documentaire, on peut encore préférer l'approche pudique et déchirante à la fois de ce cliché de JT, "la douleur d'une communauté" : cette détresse de gens hébétés rescapés de l'enfer et découvrant aussitôt que "la vérité officielle va nier ce qu'ils ont vécu", comme le dit Greengrass. Pour lui, Bloody Sunday est l'histoire d'une défaite, celle de l'idéalisme. Au soir de ce dimanche sanglant, on voit des dizaines de jeunes faire la queue pour adhérer à l'IRA et prendre les armes."
Jean-Claude Loiseau