"... il n’a pas d’identité, mais une fonction : pilote. Et lorsqu’on lui demande ce qu’il fait dans la vie, il répond d’un laconique «I drive». Généralement, il conduit pour le compte des autres, que leurs requêtes soient légales ou délictueuses : jusque dans les activités professionnelles de son héros, Drive tresse sa boucle virtuose et exaltante par-delà le bien et le mal. L’homme fournit son service de chauffeur expert et basta.Son avantage compétitif sur la concurrence : sa fiabilité millimétrée, son détachement mental, cette aura zen et presque aristo qui le fait avancer sur l’asphalte comme une lame découpant la soie.
D’une certaine façon, tout Drive tient là : dans ce styling, cet habillage, cette construction lyrique sans timidité ni drame, cette autorité de velours. Que Ryan Gosling offre sa silhouette à ce héros stoïcien ne fait qu’ajouter au charme insondable du personnage. Mais, là encore, on aurait tort de surestimer sous Drive la piste secondaire d’un érotisme fétichisé. Si le pilote Gosling est en effet le centre diamantin du film, son point de magnétisme absolu, ce n’est pas tellement en vertu de son corps ou de son visage, mais bien du découpage, de la déconstruction auxquels Nicolas Winding Refn procède en l’observant. Sa nuque, son œil, ses mains sur le volant, voire son blouson (...)
Drive est un polar que l’on pourrait qualifier de cronenbergien dans son maniement de la violence (...) Dans une scène d’ascenseur appelée à devenir culte, Nicolas Winding Refn concentre pratiquement d’un même geste le premier baiser du film et la violence inouïe du killer renaissant. On ne sait plus si, à peine surgie, la terreur est ensevelie sous le cool ou l’inverse.
Mais ce dont on est sûr, c’est que le cinéaste reste jusqu’au bout un maître de l’attention : son ficelé d’expert donne à Drive cette consistance régulière et ferme que l’on voudrait rapprocher sans grivoiserie d’une matière érectile et surexcitée. Cela ne retire rien à la profondeur du film, à sa mélancolie, son ludisme sévère, amusant sans être gai, incurablement distancié et à certains égards dandy. Le blouson superlatif ne quittera pas le corps du Driver, mais finira le film moucheté de sang. Comme s’il avait été, tout ce temps, sa meilleure armure. Mais après tout, ne suffit-il pas de changer la monture du pilote pour en faire un authentique, un chevaleresque chevalier ? "
Olivier Seguret