" ... journal d'une rupture (...) Amorcé par une séparation, le récit se poursuit en montage alterné, à la fois ici et là-bas, où les blessures ne cicatrisent pas à la même vitesse.
A Gennevilliers, Emmanuel est vide. C’est un boxeur sonné par la menace d’abandon (...)Mais ce trou noir de tristesse amène à lui d’autres planètes, toute une constellation de garçons de passage et d’occasionnels copains de baise. A New York, Omar est plein. Il travaille, copine avec une vedette, a un coup de foudre pour un jeune Américain (...) L’un souffre, l’autre pas. L’un baise par désarroi avec beaucoup de monde, l’autre avec exaltation d’avoir fait la bonne rencontre. Sauf que, bien sûr, rien n’est si simple. La mécanique sourde du récit consiste à déplacer cette ligne de partage. Plus Emmanuel baise sans élan et plus il se reconstruit, là où Omar, dans son tourbillon de paillettes, n’a peut-être étreint que des images. Quelque chose se brouille alors dans la chaîne des responsabilités. Qui quitte qui ? Et qui aime encore ? Qui se sauve et qui s’étourdit ?
Pour l’un, la rémission est très lente. Pour l’autre, la conscience de la perte est tardive et très brutale. Cette instabilité de l’attachement amoureux, Christophe Honoré en est l’un des plus fins analystes. Mais le film opère aussi une avancée sur un territoire que le cinéaste avait un peu déserté depuis Ma mère : celui de la représentation des rapports sexuels. On baise beaucoup dans Homme au bain : de façon tendre mais aussi violente, très joyeuse mais aussi très mélancolique. Et, du désir au désespoir, le film propose un tour étonnamment exhaustif de tous les états (sensibles) dans lesquels nous plongent des ébats (sexuels). Avec, à chaque fois, une acuité stupéfiante pour capter les gestes par lesquels se manifestent les sentiments. Un dos de main qui frôle un torse pour signifier une séparation, un slip jeté vers l’amant avant l’étreinte, une fessée ludique qui dégénère en affrontement, un garçon qui rase l’anus de celui qu’il veut pénétrer : le film est d’une justesse inouïe sur l’intimité sexuelle, cet endroit où le moindre geste est chargé de la plus grande plénitude émotionnelle.
Le film bénéficie bien sûr de l’aisance de la star du X gay François Sagat à jouer nu, à jongler avec toutes les positions sexuelles, mais il le projette aussi dans des représentations du sexe que le porno n’autorise pas, plus troublantes, plus ambivalentes – comme dans cette très tendre scène de bondage avec des bandes Velcro. Homme au bain est aussi un beau portrait de la personne François Sagat, filmé comme une icône et au-delà de l’icône, révélant, à côté de ses compétences de hardeur, son aptitude au dessin, ses talents de danseur, comme dans une scène hommage à la chorégraphie devant miroir de Leslie Cheung dans Nos années sauvages.
Mais surtout, le film transperce la cuirasse de muscles pour isoler chez son modèle une fragilité de petit garçon, quelque chose d’opaque et de rentré, d’infiniment émouvant. Il campe alors, avec une infinie délicatesse, comme dans la chanson de Kate Bush interprétée a capella dans le film, la figure d’un Man With a Child in His Eyes."
Jean-Marc Lalanne