L'Enfance d'Ivan (Ivanovo detstvo, 1932) d'Andreï Tarkovski fut une révélation mondiale lors de sa distribution en dehors d'URSS. Il fut récompensé du Lion d'or du Festival de Venise, du Golden Gate de la mise en scène au Festival de San Francisco et par de nombreux autres prix. Paradoxalement, il fut mis sous le boisseau dans son propre pays car Kroutchev avait déclaré, après l'avoir visionné, qu'il n'était pas conforme à la vérité historique de montrer l'Armée rouge utiliser des enfants pendant les combats bien que le fait soit avéré par de nombreuses sources filmées, écrites et parlées. Le président Kroutchev ne voulait pas que l'Armée rouge puisse être confondue avec les armées spontanées de partisans pour des raisons internes à l'histoire du stalinisme qu'il serait fastidieux d'expliquer ici. Quoiqu'il en soit, c'est bien l'armée régulière qui est celle d'Ivan, pas les autres.
Contingence historique étrange jusqu'au bout : un autre cinéaste avait commencé à tourner L'Enfance d'Ivanavec d'autres acteurs mais Mosfilm, la célèbre firme étatique mécontente du résultat initial, proposa à Tarkovski qui venait d'obtenir son diplôme de fin d'études brillamment de le reprendre
avec la moitié du budget encore disponible et pas encore gaspillée par son prédécesseur. Il accepta immédiatement. Et probablement pour deux raisons : d'une part le film de guerre patriotique était véritablement le genre par lequel il fallait passer en URSS communiste si on voulait avoir la reconnaissance administrative et l'éloge des autorités de tutelle du cinéma soviétique ; d'autre part le roman de Bogomolov contenait un certain nombre d'éléments qui intéressaient Tarkovski. L'occasion était donc parfaite : sa propre inspiration pouvait s'épanouir au sein du genre le plus respecté alors.
On voit bien rétrospectivement ce qui a passionné Tarkovski là-dedans : la possibilité de mélanger peinture phénoménologique subjective d'une conscience hésitant entre passé, présent, rêve, réalité, fantasme et une peinture strictement objective mais assez symbolique tout de même de l'événement le plus tragique qui ait marquée l'histoire de son pays au XXe siècle. Cette seconde guerre mondiale que les Russes nomment encore aujourd'hui « grande guerre patriotique » leur a coûté probablement 20 millions de morts et peut-être deux fois plus de blessés. Comme une partie de ses collaborateurs, Tarkovski était adolescent pendant l'invasion allemande de 1941 puis la contre-offensive stalinienne victorieuse en 1943 : tous en furent naturellement marqués à vie par les pertes familiales et les images d'horreur qu'ils avaient en mémoire et il fallait bien qu'ils en parlassent.
Le film a donc une double nature : objective et subjective. Expérimentations graphiques narratives avec le temps et l'espace coïncident avec une narration classique d'un sujet global qui ne l'est pas moins. Il n'est en somme pas mauvais de commencer par ce Tarkovski-là. Car c'est par ce long-métrage qu'il a lui-même commencé, que ses premiers spectateurs mondiaux l'ont découvert et admiré, et les vertigineuses plongées métaphysiques qui feront sa réputation restent encore disciplinées par la nature même du sujet : l'histoire contemporaine récente vue à travers, il est vrai, un cas déjà très particulier poussé presque à la limite de ses possibilités internes. C'est déjà, en dépit de son sujet un film alliant introspection et contemplation d'une manière nerveuse, profondément métaphysique au sens le plus étymologique de ce terme.
Francis Moury