" « Mon inconscient parle directement à votre inconscient», déclare Alexandre Jodorowsky, ancien mime, homme de théâtre et cinéaste, fondateur, avec Arrabal et Topor, du mouvement Panique (...). Phrase-clef, sésame, pour un film dont les images torrentielles nous arrachent aux mornes rivages de la réalité et nous engloutissent dans le labyrinthe, les clairières et les catacombes d’un monde imaginaire.
Tous les cauchemars et tous les rêves issus des délires symbolistes, dadaïstes, surréalistes et pychédéliques, toutes les illuminations provoquées par les ascèses et les transes mystiques, trouvent ici un écho. William Blake donne la main à Max Ernst, Goya à Dali, Chirico à Rauschenberg, Bunuel à Gurdjieff, et le Christ à Al Ghazali. Fantastique maeltröm, prodigieux kaléidoscope.
Jodorowsky a certainement beaucoup lu et beaucoup retenu. Mais son pouvoir de création visuelle lui appartient en propre. Et le spectacle qu’il nous offre est fascinant.
Mi-conte oriental, mi-fable onirique, la Montagne sacrée raconte une aventure spirituelle, l’histoire d’une quête initiatique (...) pendant deux heures, paraboles, métaphores, visions dantesques, clownesques ou féeriques, phantasmes et fantasmagories se succèdent ou se carambolent. Dans des décors constitués par des paysages lunaires ou des architectures abstraites, l'auteur donne libre cours à ses tumultueuses obsessions. Obsessions religieuses (mannequins dérisoires représentant le Christ, missel grouillant de vers) ou ésotériques (les tarots, le Zodiaque) ; obsessions zoologiques (un véritable bestiaire archétypique trouve place dans le récit qui, par ailleurs, abonde en animaux égorgés ou crucifiés) ; obsession de la cruauté, des mutilations physiques (présence d’un homme-tronc, énucléation d’un œil, émasculations diverses), de la force brutale (pour symboliser la conquête du Mexique, Jodorowsky organise un combat entre crapauds cuirassés et iguanes parés de bijoux et de plumes).
Il faudrait parler également des objets délirants inventés par l'auteur (jouets sadiques, machine à faire l'amour, alambic où les excréments se transforment en or : « Vous n'êtes qu’excréments, vous pouvez vous changer en or », déclare l'alchimiste, exprimant ainsi la moralité de l'histoire).
On n'en finirait pas de répertorier cette caverne d’Ali Baba qu’est l’imagination de Jodorowsky. Une caverne qui nous éblouit par sa richesse, même si quelques détritus se mêlent aux trésors qu’on y découvre.
Une démarche très proche de la démarche surréaliste fait dire à Jodorowsky : « L'important, pour moi, c'est le tournage et non l'œuvre elle- même ». C'est pourquoi il a voulu que ses interprètes vivent l'expérience décrite par le film. « Les acteurs, raconte-t-il, dormaient trois ou quatre heures par jour, travaillaient sans arrêt, sans sexe, sans drogue... On a tenu ainsi pendant six mois, et cela a fini par créer entre nous une sorte de confrérie ». Il entre peut-être une part d’exagération dans ces propos. On ne peut nier pourtant que le film porte la marque de cette discipline, et que le spectateur lui-même subit un envoûtement qui dépasse le choc esthétique provoqué par la violence et l'étrangeté des images (...) Repus de surprises, gavés d'émotions, nous gardons le souvenir d’un film extraordinaire.
On ne saurait être auteurs plus complet que Jodorowsky. Scénariste, réalisateur, interprète de son film, il en a également écrit la musique et dessiné les décors et les costumes. Jodorowsky a tous les talents, avec, de surcroît, un brin de génie. C’est en l’honneur du dieu Pan, « dieu de l'amour, de l'humour et de la confusion », qu’il a jadis fondé avec ses amis du groupe Panique. Pan doit être satisfait. De A à Z, la Montagne sacrée est un film Panique. "
Jean de Baroncelli, 22/01/1974