" (...) Oscar est un enfant par bien des traits, rarement observés au cinéma. Comme tout nouveau-né, venir au monde lui est traumatisme, douleur, sa première protestation sa première contestation s’élèvera en cris perçants comme celle de tous les autres ; comme les autres, il gardera la nostalgie de l’abri, il le cherchera sous les jupes, et, plus tard, dans l’enfouissement du plaisir.
Mais Oscar peut rester petit, donc jouir d’un traitement privilégié par sa taille et parce qu’il s’inquiète. Petit, il le demeure à tous les niveaux, il est le perpétuel et implacable témoin des adultes, de l’instant, d’un geste, d’un comportement. Ces éléments du vécu des autres il les enregistre, avec parfois une réaction violente de refus immédiat lorsqu’il se sent lésé. Mais jamais il ne les insère dans une continuité quelconque, ni à plus forte raison dans une continuité sociale, historique...
S’il perturbe un défilé nazi et le fait dégénérer, c’est pour se manifester, pour s’affirmer, pour juger ; si sa mère le quitte pour rejoindre son amant, et que du haut du clocher où il guette le couple, il pousse son cri perçant qui fait tomber toutes les les vitres des alentours, le héros de ces deux admirables séquences n’a aucun souci politique, ni moral, au premier niveau. Il n’est qu’un enfant, réagissant à l’instant qui passe sans jamais le rattacher à un ensemble. Tout se rapporte au moment vécu, et à lui-même, Oscar, le centre du monde.
La première fois où Oscar sort pour quelques secondes de son enfance volontaire, mais combien finement observée, c’est lorsque son regard, perdant enfin sa fixe dureté, se porte sur la naine, son amie, qui réclame avec une insouciance infantile une tasse de café, et périra pour cela dans le bombardement. Ce jour-là, Oscar a vu l’autre, l’a compris, en dehors de lui-même, comme existant.
Mais c’est plus tard qu’Oscar décide de devenir adulte, donc de se quitter lui-même, en quelque sorte ; en quittant aussi son pays natal, cette Allemagne que nous avons vue tout au long de l’œuvre, à travers ces petits-bourgeois que sont ses parents, petits-bourgeois inconscients attachés essentiellement à leurs jouissances : la nourriture dont meurt la mère, les ébats sexuels, et ces petits-bourgeois ont petitement un goût de la domination qui n’est, en fait, que la tentative d’assurer leur sécurité, leur confort. Pour cela, ils sont prêts à toutes les compromissions. C’est eux qu’Oscar observe, c’est eux qu’il exploite en enfant gâté, et lorsqu’il décide de quitter son enfance, c’est le pays qui a engendré ces hommes et ces femmes qu’il abandonne, sans pour autant juger quoi que ce soit.
(...) Ainsi est reflété, à travers les enfances d’Oscar, le monde mesquin des petits boutiquiers de Dantzig, monde bientôt submergé par le nazisme qui entraîne tous ceux qui souhaitent préserver la monotonie et la quiétude quotidienne ; rêve vain que bouleversent des flambées de terreur et d’horreur. Monde fou, où le courage lui-même paraît provoqué par le hasard ou un démon malin. Si Brounski le Polonais rejoint ses compatriotes qui luttent, cernés dans la poste, s’il y meurt, c’est qu’Oscar est, malencontreusement, intervenu.
Cet aspect du réalisme historique et social est traversé, secoué par des lueurs barbares, fantastiques où le réel fusionne avec le fantasmatique, l’hallucinant. Mais pour peu que l’on y réfléchisse, le monde où nous vivons, celui où vécut Oscar n’a-t-il pas pour toile de fond, et dans notre inconscient, ces aspects terrifiants, hallucinants ?
Le talent, c’est de faire passer dans une œuvre ces différents niveaux du vécu, de la réalité, de la pensée consciente et des réactions inconscientes, du mythique. Et ceci dans un film dont les images sont superbes et où Schlondorff utilise avec bonheur le même type de gros plans que dans Les Désarrois de l'élève Törless. Ces gros plans de visages où se lisent l’évolution des réactions, reflets de l’action qui se prépare ou se déroule en d’inoubliables larges plans d’ensembles, aussi riches, aussi souplement décrit que ceux de La soudaine richesse des pauvres gens de Kombach.
La structure du Tambour est si intelligemment conçue que chaque plan, chaque séquence paraissent, inéluctablement, appeler le suivant, il ne pourrait être ni autre, ni différent. Et, même la voix off d’Oscar qui court, en filigrane, est toujours nécessaire, à sa juste place.
Le Tambour n’est pas un film cartésien, c’est sans doute pour cela même qu’il traverse les apparences et va jusqu’à l’essence des êtres et des vécus, qu’il mêle le grotesque et le sensible, l’analyse lucide et le fantastique apparent. C’est ce qui lui donne sa force, une complexité rare et intelligente."
Jacqueline Lajeunesse, n°342, septembre 1979