Bien des critiques ont accueilli le « dernier Godard » sur un ton mi-figue mi-raisin. Le Figaro a bien évoqué à son propos le Journal de Tintin, mais les esquintages ont été rares — alors qu’ils contribuèrent jadis au four noir des Carabiniers. Depuis Alphaville et Pierrot le Fou on ne parle plus aussi souvent de Godard comme d'un brouillon désinvolte. Ceux qui n’aiment pas Masculin Féminin l’accablent par des louanges pour ses précédent succès, puis ajoutent à peu près « une gentille petite chose ; un film-enquète parfois intéressant, mais tout de même. etc. »
En général, on a du cinéma une idée qui correspond au cinéma capitaliste hollywoodien, c'est-à-dire un spectacle avec un début, un milieu, une fin, ce que Robert Bresson appelle « du théâtre » a dit Godard parlant à Yvonne Baby (Le Monde, 14 avril 1966). Qui dit théâtre dit aussi vedette. La présence d’Eddie Constantine dans Alphaville, de Belmondo dans Pierrot le Fou, firent plus aisément dire : « Ça c'est du cinéma. » Mais avec J.P. Léaud, Chantal Goya et quelques jeunots plus inconnus encore. Masculin Féminin ne peut être qu’un « petit film ». On le trouve « sans queue ni tête », alors que son scénario n'est pas composé très différemment de celui des deux autres, surtout parce qu’il manque de « têtes d’affiche ».
En écrivant ici, « quitte à faire hurler », « Beau comme le Neveu de Rameau », Pierre Daix a placé Masculin Féminin dans son exacte catégorie littéraire. Ce n’est pas du théâtre, ce n’est pas un roman (comme la Religieuse), c’est comme jadis l'œuvre de Diderot bien moins un « conte satirique » qu'un essai sur les problèmes quotidiens et les mœurs de notre temps.
« Pour moi un film est ce qui se tourne de la même façon que la journée est ce qui se vit » (Godard). Les journées de son film se vivent durant l'automne 1965, celui des élections présidentielles, dans le quartier de Grenelle, avec la même apparente désinvolture que les bavardages d’un philosophe et d’un déclassé, dans les cafés du Palais-Royal, ces Champs- Elysées du XVIII siècle.
Dans ce chef-d’œuvre dialectique, le neveu de Rameau était-il un représentant typique de la classe alors montante, de la bourgeoisie qui allait bientôt faire la Révolution française ? Non pas. C’était un pique-assiette, un parasite, un peu escroc, ne représentant aucune autre catégorie sociale que la bohème, celui à qui Diderot disait « O fou, archifou, comment se fait-il que, dans ta mauvaise tête, il se trouve des idées si justes, avec tant d’extravagances ? »
J’ai vu pour la première fois Masculin Fémmin, à Grenelle, devant un public où dominaient les sociologues patentés par le C.N.R.S. Le film ne leur a guère plu. Sans doute parce que les jeunes de Godard ne correspondaient pas au prototype ou stéréotype obtenu en confiant à un ordinateur électronique dix mille fiches traduisant, en perforation, une enquête méthodique, hautement scientifique, style Gallup ou I.F.O.P. (égratigné au passage par Godard).
Au comble de l'indignation un sociologue s’est écrié : A qui pourrait-on faire croire qu’un militant d'extrême gauche, qu’on nous montre traçant des inscriptions contre de Gaulle et pour la Paix au Vietnam, puisse finir par se suicider ? On pourrait poursuivre ce propos par d'autres interrogations : ou se tuer au volant d'une voiture ? ou être malheureux en amour ? ou boire par hasard un coup de trop ? ou porter des cheveux trop longs et des pantalons trop étroits ?
Cette dernière question appellerait pourtant une réplique trop facile. Les idoles de cette extravagante génération : Bob Dylan, Joan Baez, Antoine, etc., on les appelle parfois non plus des Beatniks mais Vietniks parce que leurs chansons protestent contre la guerre du Vietnam.
J’ai revu le film à Saint-Germain-des-Prés, un après-midi où les étudiants bénéficient d'un tarif réduit. Les jeunes du Quartier latin eurent des réactions bien différentes des sociologues. A les entendre rire ou s'émouvoir, on sentait qu'ils ne trouvaient pas le film invraisemblable mais criant de vérité. Ils s’y reconnaissaient ou ils y retrouvaient des amis.
« Je n’ai pas fait un film sur la jeunesse, j’ai fait un film avec la jeunesse », a dit Godard à Pierre Daix. Et à Yvonne Baby : « Je suis un enfant de la décolonisation. Je n’ai plus aucun rapport avec mes aînés qui sont les enfants de la Libération, ni avec mes cadets qui sont les enfants de Marx et du Coca- cola »
Pour étudier une génération, bien différente de la sienne, Godard a pris pour point de départ deux nouvelles de Maupassant : Le Sourire et surtout La femme de Paul. Il a vite abandonné la première, il n'a pas gardé grand-chose de la seconde, sinon le « triangle » peu traditionnel d'un garçon et de deux filles. Son film lui a été, non pas dicté, mais inspiré par ses conversations avec divers jeunes, dont il a dit la vie et les préoccupations dans une série de 15 tableaux ou plutôt « faits précis ».
« Pour moi, a-t-il dit à Pierre Daix, c'étaient des gens non conditionnés. Conditionnés par la vie certainement, mais non conditionnés moralement. Même lorsqu'ils réagissent mal où qu’ils ne veulent pas dire quelque chose, il y a une certaine spontanéité, une certaine innocence. Ce film c'est un besoin de parler à des gens plus ouverts que d'autres, avec la vie devant eux. »
On leur parle dans le cadre habituel de leur vie : des cafés faubouriens, des restaurants bon marché, les lavabos de la rédaction de Salut les copains « et autres périodiques », la rue, un appartement, sans doute prêté, dont les fenêtres donnent sur le métro aérien. Là et ailleurs, les bruits interviennent dans les conversations, couvrent parfois certains propos.
Lorsque j'ai entendu pour la première fois Masculin Féminin, en copie de travail et dans une salle mal équipée, sa piste sonore m'a paru désordonnée, mixée au petit bonheur, inaudible, négligée et médiocre. Mais à la seconde audition, alors que toutes les valeurs étaient en place, i'ai découvert que son écriture était parfaitement concertée, raffinée même. Chez Godard un apparent désordre, apparaît à la réflexion comme le comble de l’art, dans le son, comme l’image et le récit.
Ce serait se fier aux apparences que considérer Masculin Féminin comme un film « mal fichu », comme une simple enquête sociologique (ou son envers) ; comme un morceau de « cinéma vérité » ou de « cinéma direct » mettant bout à bout quelques séquences « prises sur le vif ». La « mise en scène » du dernier Godard, en rien théâtrale, est fort élaborée, un peu trop même pourraient penser les partisans de la seule spontanéité, tant la ligne en apparence libre et sinueuse du récit se découvre au fond équilibrée et méditée.
Ces tableaux de la vie quotidienne sont coupés d’« attractions » au sens eisensteinien du mot, de numéros violents et tragiques, sans motifs, explications ou conséquences. Dans un café où écrit le héros (Jean-Pierre Léaud) on s’obstine à ne pas fermer la porte. La dernière à la laisser ouverte est une femme qui court revolvériser son mari. Est-il blessé ou mort ? Personne n’en a cure, sitôt que la porte est refermée. On retrouve plus loin, sans l'ombre d'une transition ou explication, la meurtrière faisant tranquillement le tapin, dans ce bistrot, ou dans un autre.
Ailleurs, entre des billards électriques et un juke-box, un gars sort un couteau-poignard, paraît en menacer le héros, puis se plonge sa terrible lame dans le foie. On ne saura jamais s’il en est mort, ou s’il a voulu faire une bonne farce avec un poignard de théâtre.
La mort, dans ces deux épisodes et plusieurs autres, dans son ballet autour du héros (mieux, de notre époque) comme autour de tous les autres héros « godardiens ». D’A bout de souffle à Pierrot le Fou, ils sont promus à une fin subite et tragique.
« On nous reproche de ne pas faire des films optimistes », a dit aussi Godard à Yvonne Baby. A-t-on dit à Pasteur : « Pourquoi n’étudiez-vous pas les marguerites au lieu d'étudîer la rage ? Quand on aura guéri la rage on ira cueillir des marguerites. » La formule est belle qui met les choses à leur place tout en marquant l'évolution de Godard, son souci de répondre aux questions de notre temps.
Il a dit d'autre part « Un film, que j'ai eu envie de revoir, après avoir fait le mien, c'est Rendez-vous de juillet, de Jaques Becker. Ce sont des gens du même âge et pourtant ça n'a plus aucun mais aucun rapport avec les enfants de 20 ans de notre époque. Réflexion qui m’a remis en tête un épisode dont je ne suis pas très fier. En 1948, après m’avoir montré son film Becker vint me voir, pour en parler, à un ami. Il trouva un procureur général, car je me suis mis a l’invectiver, lui disant bêtement « Ah ! tu en donnes une fichue idée de notre belle et courageuse jeunesse laborieuse, avec ces garçons et ces filles qui traînent les cafés et les boites de Saint-Germain-des-Prés, sans aucun souci de gagner leur vie etc.»
J'avais mille fois tort, comme auraient tort aujourd’hui d’autres censeurs qui adresseraient des reproches analogues à Godard. Je préfère pourtant à Rendez-vous de juillet Masculin Féminin, que je place très au-dessus d'Alphaville, mais, pour le moment au-dessous des Carabiniers, qui depuis plusieurs années me hantent.
Ainsi s’est poursuivi, à travers onze films, le chemin d'un témoin inquiet, sarcastique, tendre, sincère. Il ne «photographie » pas la réalité de notre temps, il saisit à sa manière la réalité pour nous la restituer dans un style personnel.
Lorsque A bout de souffle nous révéla ce nouveau cinéaste, je me demandais si ce film n’était pas une réussite sans lendemain, un brillant et vain feu de paille. La Sévigné que j'étais (avec beaucoup de critiques) croyait donc que Godard passerait. Eh bien ! j’avais tort « Godard ne passera pas ». "
Georges Sadoul, 5/05/1966