" ... une éblouissante réflexion, ou disons une mise au point, sur le cinéma, le monde, Hitchcock, et lui-même. Une passion, au sens chrétien (le film abonde de signes religieux : quand vous voyez un Mac, De Palma, lui, voit une pomme croquée) : depuis toujours, Brian porte une croix, appelons-la cinéphilie, mais désormais, à 71 ans, il a décidé d’« always look at the bright sight of life ». Adoré par certains, haï par d’autres (la critique américaine, encore une fois sans pitié à son égard), il envoie, du haut de son Golgotha, paître ceux qui sans cesse le ramènent au Père, et se bat comme un lion pour qu’on puisse enfin dire : blonde depalmienne.
Passion ne raconte que cela, pendant 2h : à travers cette rivalité professionnelle et amoureuse entre une boss et son assistante (et entre cette dernière et sa propre assistante), à travers ces histoires d’amour-haine et de jalousie, à travers ces innombrables et invraisemblables récits gigogne, De Palma réclame juste les crédits, pour lui, pour de bon. Fuck Hitchcock, now it’s my turn : voilà ce qu’on entend lorsque la brune Isabelle (Noomi Rapace, fabuleuse en fausse ingénue) clame que c’est elle et non sa supérieure, la blonde Christine (Rachel McAdams, non moins excellente en garce absolue), qui a trouvé comment promouvoir un nouveau smartphone : il suffit de dire qu’il est capable de filmer le monde depuis le point de vue du cul des jolies filles pour qu’on se l’arrache. On ne peut faire plus clair.
Dans Passion, au fond, le monde n’existe plus. Il a disparu, taillé en pièces par les sabres de lumières bleutées qui zèbrent les décors factices dans lesquels se déroulent l’essentiel du film (aussi factices que les toiles peintes de Marnie ?).
On n’est pas à Berlin, mais dans un musée De Palma. Et c’est le maître lui-même qui fait office de curateur. Tout y passe : des chevelures et des chaussures de toutes les couleurs, des moments de bravoure et des plans subjectifs à gogo, un split screen de cinq minutes (plus belle scène du film,), des voyeurs et des dispositifs de surveillance, un escalier filmé en plongée, une douche, des soeurs jumelles, et on en oublie sans doute… Ce pourrait être terriblement pompeux, comme à chaque fois qu’un auteur se croit autorisé à ne plus faire que de l’auto-citation ; chez De Palma, qui a instauré la citation comme principe vital, c’est au contraire passionnant. Parce que même diminué – on sent bien qu’il n’est plus aussi vif que jadis, que ses chefs d’oeuvre sont probablement derrière lui – il n’a pas son égal pour emballer une scène de suspense, pour filmer deux femmes s’embrassant, pour nous montrer ce qu’il y a derrière les images anodines qu’on s’échangent à longueur de journée, et, surtout, pour jouer inlassablement avec le spectateur. A ce compte, on veut bien jouer encore longtemps."
Jacky Goldberg