Le seul personnage récurrent de ce film de trois heures et quart est une dame patiente et obstinée portant un tee-shirt où on lit « Community Strength » (la force de la communauté). Elle est la « présidente » des locataires d’Ida B. Wells, une cité de la banlieue de Chicago dont Frederick Wiseman est allé observer et filmer la vie quotidienne.
On voit cette femme, au début, lutter pied à pied avec un interlocuteur au téléphone, revenir inlassablement sur un cruel et si banal paradoxe : deux cents logements vides et tous ces sans-abris. On la retrouve à la fin, toujours obstinée et patiente. Et tout du long, les mots de son tee-shirt nous reviennent à l'esprit. Malgré tout, malgré tous les maux qui la menacent, tristement ordinaires (chômage, délinquance, sida, précarité), elle finit par s'imposer, la force de cette communauté presque à 100 % noire, généralement fauchée, vivotant au jour le jour dans de grandes bâtisses en brique mal entretenues.
Si elle s’impose, c’est parce que Wiseman sait la saisir avec la même patience obstinée que sa « présidente ». Dans ces réunions où l’on discute, où l’on s’organise, où l’on édu-que autant que possible, où l’on passe le temps, parfois ; dans ces intermèdes muets cadrant à bonne distance des enfants qui jouent, des voitures de flics qui passent, une fête de quartier, une épicerie la nuit.
L'alternance entre morceaux d’action parlante et moments de contemplation inquiète donne au film son rythme, un tempo dont il faut accepter la langueur organique, celle d’un très long blues très contemporain.
Mais ce blues de Wiseman ne se complaît pas dans la complainte. Sa science du montage rend inutiles tout commentaire et tout effet. Ainsi cette scène où un pépé un peu largué est évacué en douceur d’un logement insalubre. Il va et vient, appuyé sur sa canne, tandis que deux agents empaquettent ses maigres possessions. En fond sonore, une musique violonneuse, sentimentale. Mais elle vient d’un transistor, un plan l’atteste. C’est la musique du pépé, pas celle du documentariste. Elle colle à l’image, elle n’est pas collée dessus. C’est un détail très anodin, mais il témoigne d’une morale du regard dont Frederick Wiseman est depuis trente ans un représentant plus que digne. Indispensable.
François Gorin, 17/11/1999