" Enfantin, ce titre : il serait parfait sur un album pour la jeunesse ou sur une boîte de jeu. Mais cette innocence est évidemment trompeuse chez Xavier Dolan, l'enfant terrible du cinéma québécois. En quatre ans et quatre films, il a créé un univers où les sentiments flamboient avec style, qu'ils soient coupants (J'ai tué ma mère), idéalisés et irrésolus (Les Amours imaginaires), secrets et lyriques (Laurence Anyways). S'il prend, aujourd'hui, le chemin de la ferme, c'est pour y poursuivre son exploration des passions. (...)
Attirance et répulsion attisent forcément la tension. Xavier Dolan en joue avec une maîtrise inattendue et un plaisir non dissimulé. Il rend hommage à Hitchcock à travers la partition, magnifique, composée par Gabriel Yared, mais aussi à travers la mère qui rappelle celles des Oiseaux et de Pas de printemps pour Marnie. (...)
Tout en s'approchant, pour la première fois, du cinéma de genre, Xavier Dolan le subvertit. Construit comme un thriller psychologique, le film repose sur un duo-duel qui se révèle de plus en plus vénéneux, au fil d'un crescendo orchestré avec précision. Une méticulosité qui n'empêche pas une vigueur baroque. Soudain, Francis invite Tom à danser le tango dans une grange que l'on voyait plutôt comme le décor d'un piège brutal. Brusquement, une chanson sentimentale kitsch est jouée pendant les obsèques, sans nuire au climat inquiétant de la scène : l'église, lieu protecteur, devient une souricière. Xavier Dolan excelle dans cet art des mélanges à la fois audacieux et subtil. Et c'est en tant qu'acteur qu'il pousse le plus loin son envie de mixer des registres différents. Il donne à Tom l'allure d'un garçon rêveur, lunaire, puéril, fragile, mais fait de lui celui par qui le trouble arrive, et qui le provoque. Faux candide qui aime jouer avec le feu ou vrai naïf jeté dans la gueule du loup : le héros d'un film plaisamment périlleux."
Frédéric Strauss